Chikungunya : utiliser le « malathion », un insecticide toxique ? Dilemme en Guyane

Tribune publié sur Le plus – Nouvel Obs’

 

« Aedes albopictu. Sous ce nom barbare se cache l’ennemi n°1 des départements français d’Amérique.

Plus connu comme « moustique tigre« , cet insecte, vecteur du chikungunya, terrorise depuis plus d’un an maintenant la population comme les autorités sanitaires françaises. C’est que ce moustique semble bien déterminé, malgré lui, a réitéré l’épisode malheureux traversé par la réunion en 2006, mais cette fois-ci de l’autre côté du globe.

À la Réunion, il avait touché 250.000 personnes et provoqué 203 décès, perturbant durablement la vie locale et son économie, en particulier le tourisme vital à cette île de l’océan Indien.

Des épidémies dévastatrices

Voilà que sept ans plus tard, le scénario catastrophe semble se reproduire à une vitesse fulgurante. Déjà 150.000 personnes ont été touchées depuis la fin de la belle saison 2013 aux Antilles, 31 d’entre elles ayant succombé du fait de la maladie. Toutefois, le ciel des Antilles semble s’éclaircir, puisque l’épidémie se stabilise et montre ses premiers signes de régression.

Las, la situation semble être plus compliquée en Guyane. Recouvert à 98% par une forêt amazonienne luxuriante et humide, elle forme un terrain propice à la reproduction du moustique-tigre. Déjà plus de 3.000 personnes sont touchées par l’épidémie.

Pourtant, la Guyane n’en est pas à sa première épidémie due aux moustiques. Fièvres jaunes, paludisme et autres dengues sont bien connues de ses habitants qui y sont sensibilisés dès le plus jeune âge. L’année 2013 a d’ailleurs été marquée par une épidémie de dengue ayant touché 8.000 personnes en moins de sept mois. À l’époque, j’avais alors alerté la ministre de la Santé. Les mécanismes habituels de lutte anti-vectorielle mis en œuvre ont rapidement conduit à une éradication de l’épidémie.

Une résistance que l’on ne soupçonnait pas

Ce qui change avec le « chick », c’est la difficulté rencontrée par les autorités sanitaires à lutter contre la prolifération du moustique-tigre, dix mois après que les premiers cas soient apparus.

À cela s’ajoute la cacophonie qui règne autour de l’utilisation du « malathion« , nouvel insecticide.

Les autorités, et avec elles le gouvernement, semblent tout simplement pris au piège. Prises au dépourvu par la résistance du moustique à l’insecticide utilisé habituellement, les autorités sanitaires ont dû trouver dans l’urgence une solution alternative et efficace. Mais qui génère une véritable polémique.

Il faut dire que le malathion ne bénéficie à l’heure actuelle d’aucune autorisation de mise sur le marché dans l’Union européenne. Autrement dit, son utilisation est interdite en France. En l’autorisant, même temporairement, et de surcroît exclusivement sur le sol guyanais, les autorités ont allumé une braise qui semble tenace…

Le malathion, tout aussi effrayant que le moustique-tigre

Dans une région souffrant déjà de la pollution massive de certains de ses cours d’eaux par l’utilisation de mercure et de cyanure et à quelques encablures des Antilles où les stigmates du chlordécone sont toujours palpables, le malathion effraie autant que le chickungunya qu’il est sensé combattre.

Cette peur est alimentée par la crainte qu’il ne se dégrade en malaoxon, molécule ayant la réputation de « tuer tout sur son passage » et qu’il se diffuse largement dans l’environnement, à l’image du cyanure utilisé par les orpailleurs clandestins.

Aussi, un « Mouvement citoyen contre l’utilisation du malathion en Guyane » a vu le jour et une pétition contre la décision du gouvernement a déjà réuni 1.500 signatures, obligeant pas moins de trois ministres (Outre-mer, Affaires sociales et Écologie) à s’expliquer publiquement sur le sujet. Au fil des jours, la Guyane se scinde en deux clans, les pro-malathion, et les antis.

Reste que faute d’une réponse rapide et adaptée, c’est l’ensemble de la société guyanaise, ses élus, comme les autorités sanitaires qui se retrouvent aujourd’hui au pied du mur.

Le gouvernement doit prendre une décision

Le dilemme, présenté comme le choix « entre la peste et le choléra », pose la question de savoir si les risques inhérents à l’utilisation d’un produit hautement toxique sont justifiés et justifiables. Au jour d’aujourd’hui, il appartient au gouvernement d’y répondre, et d’en assumer pleinement les conséquences.

Décidera-t-il de faire jouer le principe de précaution en prenant le risque que l’épidémie ne fléchisse pas, voire pire, qu’elle s’intensifie ? Ou confirmera-t-il l’utilisation d’un produit cristallisant les craintes de la population et d’une partie de la communauté scientifique alors même qu’une souche de moustique-tigre venue de la frontière du Surinam s’y est d’ores et déjà montrée résistante ? Dans les deux cas, nous ne pourrons qu’espérer qu’un vrai travail de pédagogie soit effectué auprès de la population, déjà méfiante vis-à-vis du gouvernement.

En attendant, la livraison de malathion a pris du retard, un sursis de courte durée, qui ne devrait pas permettre à la pression de retomber. Bien au contraire, on peut craindre qu’elle ne s’accentue.

En outre, 900 cas de chikungunya importés ont déjà été recensés sur le territoire métropolitain. Le moustique-tigre, quant à lui, s’est installé dans 18 départements du sud de la France. Et depuis la découverte de quatre cas autochtones à Montpellier, la question d’actualité est de savoir comment empêcher la propagation de la maladie au niveau national, sur fond de psychose latente due au virus Ebola déjà à nos portes.

La gravité de la situation appelle un geste fort de la part des ministres concernés. Les Guyanais, Français d’Amazonie, méritent toute la considération du gouvernement. Nul doute qu’ils sauront, accompagnés de leurs élus, le rappeler à Ségolène Royal lors de son prochain déplacement en Guyane. »

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