« Les Haïtiens de Guyane » – Interview dans France-Guyane.

Le député Gabriel Serville, qui a plusieurs fois interpellé le gouvernement sur la crise migratoire que connaît la Guyane, a accepté de répondre aux question du journal France-Guyane dans le cadre de leur dossier spécial « Les Haïtiens de Guyane ».

FG – Vous avez annoncé l’arrivée en Guyane de 25 000 Haïtiens suite à l’ouragan Matthew…

GS – (Il coupe) 2 000 migrants ont déjà fait des demandes d’asile. Ces gens n’arrivent pas seuls : ils viennent avec leurs conjoints(e)s, leurs enfants. Cela représente au moins 25 000 personnes. C’est 10 % de la population légale. L’État a débloqué de l’argent pour les communes qui vont accueillir les migrants de Calais. Ce que je demande, c’est qu’on me dise quels fonds vont être débloqués pour la Guyane. Mais cette question gêne le gouvernement qui craint de créer un appel d’air.
FG – Vous avez constaté des arrivées à Matoury ?

GS – Il y a 220 enfants qui n’étaient pas sur les listes quand nous avons commencé la préparation de la rentrée scolaire. Essentiellement des enfants d’origine haïtienne, installés à Cogneau et Balata. Nous n’avons pas la possibilité de les scolariser et ils vont perdre un an. Nous avons déjà commencé la réflexion pour la prochaine rentrée. C’est quasiment un groupe scolaire qu’il faudrait construire avec des moyens que nous n’avons pas.

FG – La République d’Haïti est souvent touchée par des catastrophes naturelles et sanitaires…
GS – (Il coupe à nouveau) 1,4 million de personnes sont aujourd’hui en situation de grande détresse. Et Ban Ki-moon, le secrétaire général des Nations unies, regrette la trop faible mobilisation mondiale. Il y a un désintérêt de la France et des États-Unis en particulier. Rappelons que 150 millions de francs-or ont été exigés en échange de l’indépendance du pays. J’ai fait mes calculs et ça équivaudrait aujourd’hui à environ 17 milliards d’euros ! Dès la naissance de la République d’Haïti, on lui mettait la corde au cou financièrement et économiquement.
FG – Et le pays reste instable politiquement…

GS – On ne peut pas assister à cette débandade. Il faut stabiliser la situation du pays sinon les gens vont continuer à migrer. Le travail de reconstruction va prendre trente ou cinquante ans mais si on ne fait rien, le pays va s’enfoncer. Mais d’abord, il faut mieux contrôler les frontières et ça, c’est la compétence de l’État.

FG – Pourquoi les Haïtiens sont-ils aujourd’hui autant la cible des critiques ?

GS – En raison du nombre. Mais aussi parce que les Haïtiens sont plus arrogants que les autres. Ils ont réussi dans le commerce, le BTP, se sont enrichis, sont fiers de ce qu’ils ont et ça crée de l’envie.

FG – Plusieurs messages anti-Haïtiens circulent sur les réseaux sociaux. Vous les avez lus ?

GS – Oui et ça me fait mal. Ça me rappelle les pires moments des Guerres mondiales où les gens étaient estampillés en fonction de leurs origines. Je ne suis pas devenu pro-Haïtien ou anti-Guyanais. Mais tous les enfants qui vivent ici sont des enfants de Guyane. Ils partagent la terre, l’air, la mer, la forêt. Apprenons leur à vivre ensemble pour créer la citoyenneté guyanaise […] Ce qui se passe sur les réseaux sociaux est symptomatique. On a le sentiment qu’Haïti n’est pas une terre qui peut rapporter de l’argent. C’est le jeu de l’ultra-libéralisme qui fait qu’on aide les riches avant les pauvres.

FG – Certains de nos interlocuteurs nous disent que l’état d’esprit a changé. Que les Haïtiens viennent désormais pour profiter du système. Qu’en pensez-vous ?

GS – C’est ce qui se dit. Avant, les immigrés haïtiens venaient d’Aquin et étaient agriculteurs. Maintenant, ils viennent des villes et ont une approche de la vie différente. Mais les Haïtiens qui se font remarquer sont à la marge. Beaucoup sont dans la rectitude et apportent leur contribution à la Guyane. Ils travaillent, on ne sait même pas qu’ils existent. Mais ce qu’on retient, ce sont les contre-exemples. L’autre jour, quatre dames haïtiennes sont passées devant tout le monde à la Sécu et ça a fait parler alors que peut-être 200 autres faisaient la queue sans créer de problème.

FG – Le clivage entre les Haïtiens et les autres peut-il être dangereux ?

GS – Ce qui se passe en France hexagonale, avec les jeunes de banlieue qui ont le sentiment d’avoir été écartés du système, c’est la même chose ici avec les jeunes Haïtiens. On leur a donné la santé, l’école mais l’essentiel — l’apaisement social — on ne leur a pas apporté. Faisons attention car les conditions de la radicalisation existent ici aussi. J’espère que chacun va rapidement retrouver ses esprits car tout cela n’est pas porteur d’espoir. La Guyane accouche d’une nouvelle société. Chaque étranger qui arrive est un grain de sable que nous pouvons façonner pour en faire une perle.

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