Monsieur Dupont-Aignan, la Guyane, ce n’est pas le bagne

Tribune publiée sur Libération

En proposant sur les ondes de Sud Radio, alors qu’il était interrogé sur le retour sur le territoire national de jeunes partis faire le jihad, «qu’on rétablisse à Cayenne un centre de détention qui permette d’isoler ces fous furieux», Nicolas Dupont-Aignan a non seulement réaffirmé sa vision passéiste d’une France antirépublicaine mais également insulté sans ménagement la Guyane.

Il faut dire que s’il y a un sujet porteur en ce moment, qui mêle savamment peur et rejet de l’autre, c’est bien celui de la menace terroriste, et ça, le chef de file de «Debout la France» le sait. Et quoi de mieux pour exister aux côtés d’un Front national omniprésent qu’une sortie choc dont les fondements laissent perplexes.

Mais Monsieur Dupont-Aignan, avez-vous pensé à ce qu’allaient ressentir les Guyanais en vous entendant proposer que des «fous furieux» soient envoyés dans leur région qui souffre déjà de l’image déplorable véhiculée par les médias ? Que dire du billet posté sur votre blog et que vous avez, avec malice, intitulé «Les égorgeurs à Cayenne !» ? Quel manque de considération pour tous ces citoyens français déjà durement éprouvés !

Avez-vous imaginé le tort que vous faites à toute une population lorsque vous expliquez que vous ne voulez pas «que ceux qui reviennent du jihad soient en libre circulation dans notre pays» ? Mais à quel pays faites-vous donc allusion Monsieur Dupont-Aignan ?

Le nôtre dites-vous. Mais nous guyanais, faisons-nous partie de ce pays ? Ou rêvez-vous encore d’un monde que les moins de cinquante ans ne peuvent pas connaître, celui de l’empire colonial ? Car là réside bel et bien le principe justificateur du bagne : envoyer loin du monde civilisé, de la métropole, les rejets des sociétés vers les colonies éloignées, réputées inhospitalières. Chaque nouveau bagnard était alors une marque de mépris supplémentaire pour ces territoires en devenir.

Alors non, Monsieur le député, rouvrir le bagne n’est pas une solution. L’idée même est une insulte à notre intelligence et à la mémoire du pays des Droits de l’Homme. Ne vous en déplaise. Qui pourrait souhaiter le retour de la «guillotine sèche», où l’espérance de vie ne dépassait pas cinq ans ?

La Guyane, marquée par une histoire extrêmement riche et qui pourrait faire d’elle une locomotive pour la France et l’Union européenne ne saurait souffrir des distances que vous vous accordez avec la devise républicaine. Vous, dont le parti s’appelle debout la France, devriez plutôt vous ériger en porte drapeau de la lutte contre toutes les discriminations. Vous devriez dire non à un Guantanamo à la française. Non, la Guyane, loin d’être une sous-région de relégation, est la plus grande région française et est aujourd’hui prête à assumer la place qui lui revient dans le scénario républicain.

Certes, les Guyanais ne cultivent pas la rancune. Néanmoins, ils ne sauront tout excuser. Justement parce que leur coupe est pleine d’avoir déjà, depuis la nuit des temps, trop pardonné tous les excès négatifs dont ils ont été les victimes. Parce qu’également ils ont fourni de grands hommes à la République. Parce que la Guyane refuse d’être le réceptacle de vos incertitudes et de vos approximations. Parce que les dimensions et la position géographique hautement stratégique de la Guyane en font un atout précieux pour la France et l’Union Européenne. Parce que sa merveilleuse biodiversité, son extraordinaire potentiel minier et surtout la richesse de sa jeunesse la positionnent résolument comme un territoire aux perspectives hors du commun.

La République est en marche et l’on peut craindre que vous n’ayez raté un épisode…

Gabriel Serville (député PSG de Guyane) , Antoine Karam (sénateur PSG de Guyane)

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