Virus Zika : Marisol Touraine, les Guyanais ne veulent pas revivre l’échec du chikungunya.

Tribune publiée sur Le Plus – Nouvel Obs’

 

« Vous arrivez dans une zone où circule le Zika, virus véhiculé par les moustiques, il est donc important que vous vous protégiez, et ce, même en journée ! »

Tel est le message peu rassurant désormais diffusé aux passagers à destination de Cayenne, en Guyane, et ce quelques secondes à peine après qu’ils se sont posés sur le tarmac de l’aéroport Félix Eboué.

L’antécédent du Chikungunya

Zika, un nom aux consonances latines peu évocateur il y a encore quelques jours, et qui désigne, en fait, un virulent virus découvert il y a six décennies déjà en Ouganda. Six décennies pendant lesquelles il est passé inaperçu aux yeux du reste du monde avant de faire une entrée fracassante sur la scène médiatique internationale il y a quelques semaines.

Zika, un mot aujourd’hui sur toutes les lèvres, en particulier sur celles de Marisol Touraine, ministre des Affaires sociales, de la Santé et des Droits des femmes, qui a vivement recommandé sur les ondes de France Info et à une heure de grande écoute aux femmes enceintes de « différer leurs déplacements prévus aux Antilles ou en Guyane« .

Les acteurs locaux du tourisme apprécieront, comme ils avaient déjà beaucoup apprécié ses mêmes recommandations alors que sévissait dans ces territoires où le tourisme compose l’épine dorsale de l’économie, le Chikungunya.

Une autre épidémie dont on sort à peine

Un Chikungunya dont se remettent justement à peine les territoires français d’Amérique et qui partage avec le Zika un vecteur commun, le désormais célèbre Aedes albopictus, plus connu sous son pseudonyme de moustique tigre.

Or, si la Guyane a été relativement épargnée par la dernière épidémie de Chikungunya, qui a tout de même touché plus de 6% de sa population et causé une dizaine de décès, elle garde un souvenir particulièrement amer de la gestion faite de cette épidémie par les pouvoirs publics.

En effet, face aux grandes difficultés rencontrées par les autorités sanitaires locales à éradiquer un moustique tigre de plus en plus robuste, le gouvernement avait autorisé l’utilisation, pour six mois et à titre expérimental, d’un nouvel insecticide, le malathion. Le problème, c’est qu’à l’époque, ce puissant neurotoxique ne bénéficiait d’aucune autorisation de mise sur le marché dans l’Union Européenne (selon Christian Maurin, de l’ARS, l’autorisation n’avait pas été demandée par le fabriquant concernant une utilisation à visée insecticide en Europe, ndlr). Forcément, son utilisation exclusive sur le sol guyanais avait alors soulevé de nombreuses questions qui se sont elles-mêmes vite mues en farouches critiques.

Las, j’ai moi-même interpellé le gouvernement cinq fois en six mois, cela n’a pas empêché les pulvérisations massives de ce biocide… jusqu’à ce qu’un rapport de l’OMS ne finisse par le classer parmi les substances potentiellement cancérogènes, mettant ainsi un terme brutal à sa carrière aussi courte que mouvementée.

Les souvenirs du malathion sont trop vifs

Et c’est parce que chat échaudé craint l’eau froide que la réponse apportée par les autorités sanitaires en ce début d’épidémie de Zika suscite à nouveau les plus vives inquiétudes.

L’OMS, par l’intermédiaire de Marcos Espinal, est restée prudente et fait savoir que la perméabilité de la barrière placentaire pour le Zika n’est pas établie pour le moment. Pour autant, l’organisation vient de déclarer que le virus était devenu une urgence de santé publique.

Le virus est très clairement soupçonné d’être à l’origine de malformations congénitales telles que la microcéphalie, une diminution du périmètre crânien qui altère le développement intellectuel, voire peut entraîner la mort.

Pour les Guyanais, qui souffrent déjà de la pollution massive de l’environnement du fait du déversement de mercure et de cyanure dans les cours d’eau par les orpailleurs illégaux dans leurs entreprises de pillage des ressources minérales, les souvenirs du malathion sont encore bien trop vifs.

Une autre couleuvre à avaler ? 

Le gouvernement, pris dans un étau, jure qu’on ne l’y reprendra pas par deux fois. Il a donc annoncé, par la voix des autorités sanitaires locales et de la préfecture de Guyane, que la solution retenue cette fois-ci pour contenir l’épidémie serait celle du traitement des zones infectées par pulvérisation de deltaméthrine.

Or, si les Guyanais ont bonne mémoire, cela ne semble pas être le cas des autorités sanitaires puisque c’est justement l’inefficacité manifeste de cette même deltaméthrine dans l’éradication du moustique tigre qui avait motivé l’utilisation du malathion avec les résultats désastreux que l’on connaît.

De là à penser que l’on assiste une fois de plus à une histoire de couleuvre guyanaise qui se mord la queue, il n’y a qu’un pas que l’on osera pas franchir.

Mais alors que faire ? Comment lutter contre ce nouvel ennemi dont on envisage qu’il contamine 3 à 4 millions de personne sur le continent américain ?

Curer les canaux, donner accès à des parcours de soins

Les solutions existent…mais sont coûteuses. Outre les outils de préventions habituels parfaitement maîtrisés par une population guyanaise soumise régulièrement aux épisodes de fièvre jaune, paludisme, dengue et Chikungunya, il faut impérativement que l’ensemble des services de l’État et les collectivités locales coordonnent leurs efforts matériels et financiers pour éliminer les sites larvaires, notamment en curant les nombreux canaux qui maillent cet immense territoire français d’Amazonie.

Mais il faut surtout que soient offerts aux femmes enceintes, population parmi les plus fragiles face au virus, des parcours de soins adaptés, avec multiplication des échographies et suivis personnalisés qui garantissent le bon déroulement de leurs grossesses.

La Guyane, c’est aussi la France

Et si c’est là le nerf de la guerre, c’est aussi là que le bât blesse : si ces solutions s’avèrent relativement coûteuses à mettre en place dans l’Hexagone, elles nécessitent le déblocage de fonds exceptionnels dans un territoire grand comme le Portugal où l’accès à un service hospitalier demande en moyenne au moins trois heures de transport pour un quart de la population et où, pire, un cinquième des grossesses ne font l’objet d’aucun suivi.

Rajoutez à cela le fait que les structures hospitalières locales sont toutes lourdement déficitaires et vous obtenez une situation explosive, qui ne pourra trouver d’issue favorable que par un geste fort du gouvernement.

À l’heure où l’on parle d’égalité réelle des citoyens de ce pays, chacun se rappellera que les autorités sanitaires nationales, comme les médias d’ailleurs, ne se sont réellement inquiétés du Chikungunya que lorsque les premiers cas on été détectés dans le sud de la France… hexagonale.

Il est de notre devoir et de la responsabilité du gouvernement d’adresser un signal fort aux Français de Guyane, et en particulier aux futures mères en leur apportant les mêmes garanties que celles qui auraient été offertes aux autres femmes enceintes de notre pays. C’est pourquoi j’appelle solennellement madame la ministre des Affaires sociales, de la Santé et des Droits des femmes à tout mettre en œuvre pour que la Guyane ne soit pas le théâtre de destins tragiques, à l’image de qu’est en train de connaître son voisin brésilien.

Be the first to comment

Leave a Reply

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée.


*